L’argent du Mondial ne doit pas disparaître : la FHF doit rendre des comptes et bâtir l’avenir
La participation d’Haïti à la Coupe du monde 2026 a représenté bien plus qu’un exploit sportif. Elle a permis au pays de retrouver la plus grande compétition de football après plus d’un demi-siècle d’absence et de replacer le nom d’Haïti sur la scène internationale.
Cette présence au Mondial a donné au football haïtien une visibilité exceptionnelle auprès du public, des médias, des partenaires commerciaux et des jeunes joueurs de la diaspora. Mais maintenant que la compétition est terminée, une question fondamentale doit être posée : comment la Fédération haïtienne de football utilisera-t-elle les ressources financières, la visibilité et les possibilités créées par cette participation?
Cette interrogation ne doit pas être considérée comme une accusation. Elle constitue une exigence normale de transparence. Une participation à la Coupe du monde ne produit pas seulement une reconnaissance sportive. Elle peut aussi générer des revenus, des partenariats, des aides à la préparation et de nouvelles possibilités de développement.
Le Mondial ne doit donc pas devenir un moment historique suivi d’un retour aux difficultés habituelles. Il doit servir de point de départ à une véritable reconstruction du football haïtien.
Publier les montants réellement reçus
La première responsabilité de la FHF est d’informer clairement le public sur les ressources liées au Mondial.
Elle devrait distinguer les différentes catégories de revenus : les sommes versées dans le cadre de la participation, les aides à la préparation, les commandites, les contributions institutionnelles, les recettes commerciales propres à la Fédération et les éventuels dons reçus.
Il serait imprudent d’avancer un montant définitif sans présentation officielle des comptes par la FHF. La Fédération devrait donc publier les chiffres exacts et expliquer leur origine.
Ce rapport devrait aussi détailler les principales dépenses : préparation de la sélection, déplacements, hébergement, équipements, assurances, primes, soins médicaux, communication et administration.
Il ne suffit pas d’affirmer que les fonds ont été bien utilisés. La Fédération devrait présenter un document compréhensible indiquant les revenus bruts, les dépenses engagées et les ressources restant disponibles pour le développement du football.
La transparence protège autant l’institution que le public. Elle réduit les soupçons, renforce la confiance des partenaires et améliore la crédibilité de la Fédération.
Distinguer l’argent du Mondial des fonds ordinaires
La FHF bénéficie déjà de programmes de développement administrés par la FIFA, notamment FIFA Forward. Ces mécanismes peuvent soutenir les dépenses opérationnelles, les projets de formation, les infrastructures et d’autres initiatives liées au développement.
Les ressources ordinaires de la FIFA ne doivent toutefois pas être confondues avec les revenus directement liés à la Coupe du monde.
Le public doit pouvoir comprendre quelles sommes proviennent du Mondial, lesquelles sont issues du programme FIFA Forward et lesquelles viennent des partenaires commerciaux ou d’autres institutions.
Une comptabilité séparée permettrait de vérifier que les ressources exceptionnelles du Mondial servent réellement à financer de nouveaux projets plutôt qu’à remplacer des budgets déjà disponibles.
Créer un Fonds Héritage Mondial 2026
La FHF devrait créer un fonds distinct appelé, par exemple, Fonds Héritage Mondial 2026.
Les sommes nettes générées directement ou indirectement par la participation d’Haïti pourraient y être clairement identifiées. Ce fonds devrait être réservé à des projets précis et ne pas être absorbé entièrement par les dépenses quotidiennes de l’administration ou de la sélection senior.
La Fédération devrait définir les secteurs prioritaires, les budgets attribués, les objectifs attendus et les délais de réalisation. Un rapport pourrait être publié tous les six mois afin d’indiquer les sommes engagées et l’état d’avancement des projets.
La supervision de ce fonds ne devrait pas dépendre d’une seule personne. Elle pourrait réunir des représentants de la Fédération, des clubs, des joueurs, des entraîneurs, du football féminin et des professionnels indépendants de la comptabilité.
Un audit externe devrait également être réalisé. Il ne s’agirait pas de supposer qu’il existe des irrégularités, mais d’établir une culture durable de transparence et de bonne gouvernance.
Préparer les prochaines générations
La participation au Mondial n’aura de véritable valeur que si elle permet de préparer une nouvelle génération de joueurs.
Une part importante des ressources devrait être consacrée aux sélections U15, U17, U20 et U23. Ces équipes ne doivent plus être constituées à la dernière minute lorsqu’une compétition approche.
Elles ont besoin d’un calendrier permanent, de rassemblements réguliers, de matchs amicaux, d’un personnel médical, de préparateurs physiques et d’un système de suivi des joueurs.
La Fédération devrait établir un programme couvrant plusieurs années. Chaque catégorie devrait connaître son budget, ses dates de préparation et ses objectifs sportifs.
Le travail ne doit pas s’arrêter après l’élimination d’une sélection de jeunes. Les joueurs doivent continuer à être observés afin de faciliter leur passage vers l’équipe senior.
Une qualification mondiale obtenue par les Grenadiers doit aussi financer la formation de la prochaine génération.
Créer une cellule permanente pour la diaspora
Le Mondial a renforcé la visibilité du maillot haïtien auprès des joueurs d’origine haïtienne évoluant à l’étranger. Cette occasion doit être utilisée intelligemment.
La Fédération devrait créer une cellule permanente chargée de repérer et de suivre les joueurs de la diaspora en Europe, au Canada, aux États-Unis et dans la Caraïbe.
Cette structure pourrait maintenir une base de données indiquant l’âge, le poste, le club, le temps de jeu, la situation sportive et l’admissibilité de chaque joueur.
Elle devrait également communiquer avec les familles, les représentants et les clubs.
Haïti ne doit plus attendre qu’un jeune devienne titulaire dans un championnat important avant de prendre contact avec lui. Le suivi doit commencer plus tôt et s’inscrire dans une relation durable.
Les joueurs binationaux évaluent non seulement les possibilités sportives, mais aussi la stabilité de la Fédération, la qualité de l’encadrement et les conditions de rassemblement.
Professionnaliser le championnat national
La visibilité internationale de la sélection contraste avec les difficultés du championnat haïtien.
Une équipe nationale ne peut pas progresser durablement si les clubs locaux manquent de stabilité, de moyens, d’infrastructures et d’organisation.
Une partie des ressources pourrait donc soutenir le championnat national, mais les aides ne devraient pas être distribuées sans conditions.
Les clubs bénéficiaires devraient disposer d’une structure administrative identifiable, inscrire correctement leurs joueurs, présenter des rapports financiers, employer des techniciens qualifiés et participer aux compétitions de jeunes.
La FHF pourrait aussi financer la formation des arbitres, la collecte de statistiques, la diffusion de certaines rencontres et l’amélioration de l’organisation des compétitions.
L’objectif ne doit pas être de distribuer rapidement de l’argent, mais d’aider les clubs à devenir plus responsables et plus professionnels.
Contribuer aux infrastructures dans le cadre d’une responsabilité partagée
La question des infrastructures doit être abordée avec précision.
La FHF n’est pas seule responsable de la réhabilitation de tous les stades et terrains du pays. La responsabilité dépend de la propriété et du mode de gestion de chaque installation.
Les grands équipements sportifs publics relèvent principalement de l’État haïtien, notamment du ministère chargé des Sports, parfois en collaboration avec les municipalités et les institutions responsables des travaux publics.
Lorsqu’un stade appartient à l’État, la Fédération ne peut pas décider seule de reconstruire les tribunes, de modifier les structures ou d’entreprendre de grands travaux. Ces interventions nécessitent des autorisations, des études techniques et une coordination avec le propriétaire public.
Toutefois, la FHF doit jouer un rôle actif. Elle doit identifier les besoins du football, inspecter les terrains, préparer des projets, rechercher des financements auprès de la FIFA et de la Concacaf, puis vérifier que les travaux respectent les normes sportives.
Lorsqu’une installation appartient directement à la Fédération ou lui est confiée par une convention de longue durée, sa responsabilité devient beaucoup plus importante. Elle doit alors assurer l’entretien de la pelouse, des vestiaires, des équipements, de l’eau, de l’électricité et de la sécurité des utilisateurs.
Les municipalités et les clubs doivent également assumer leur part de responsabilité pour les terrains dont ils sont propriétaires ou gestionnaires.
La FHF peut cependant imposer des critères minimaux pour autoriser les rencontres : pelouse praticable, vestiaires fonctionnels, espace médical, installations sanitaires, sorties de secours, sécurité et éclairage adapté.
Réaliser un inventaire national des installations
Avant d’annoncer de grands projets, la Fédération devrait dresser un inventaire complet des infrastructures utilisées par le football.
Pour chaque installation, ce document devrait préciser :
le propriétaire et le gestionnaire;
l’état du terrain, des tribunes et des vestiaires;
les réparations nécessaires;
le coût estimatif;
la capacité d’accueil;
la possibilité d’y organiser des matchs internationaux;
l’institution responsable de l’entretien.
Il serait probablement plus réaliste de rendre rapidement deux ou trois installations pleinement fonctionnelles que d’annoncer la réhabilitation simultanée de nombreux stades sans financement suffisant.
Pour chaque projet, une convention devrait préciser qui finance les travaux, qui supervise le chantier et qui sera responsable de l’entretien après la livraison.
Construire ou réhabiliter un terrain sans prévoir son entretien ne constitue pas un développement durable.
Former les entraîneurs haïtiens
Les ressources du Mondial devraient également améliorer le niveau des techniciens haïtiens.
La Fédération devrait organiser régulièrement des cours reconnus par la Concacaf et aider les entraîneurs à progresser vers les licences supérieures.
Des bourses pourraient être accordées aux techniciens les plus prometteurs afin qu’ils participent à des stages à l’étranger ou observent le travail de clubs professionnels.
Cette politique ne devrait pas concerner uniquement les entraîneurs principaux. Elle devrait aussi inclure les entraîneurs de gardiens, les analystes vidéo, les préparateurs physiques et les éducateurs travaillant dans les académies.
La FHF devrait également créer un registre officiel indiquant les diplômes, les spécialisations, les expériences et la validité des licences des techniciens haïtiens.
Renforcer le football féminin
Le développement du football haïtien ne peut pas se limiter aux Grenadiers.
La sélection féminine a déjà démontré sa capacité à atteindre le niveau mondial. Les ressources et la visibilité de 2026 devraient donc aussi profiter aux Grenadières, aux équipes féminines de jeunes et aux clubs.
Il faudrait garantir des rassemblements réguliers, des matchs amicaux, un suivi médical convenable et une meilleure coordination avec les joueuses évoluant à l’étranger.
La Fédération devrait également soutenir des compétitions nationales féminines plus stables et accompagner les académies qui développent des équipes de jeunes filles.
Une fédération nationale a la responsabilité de développer toutes les formes du football.
Développer le football scolaire et communautaire
La visibilité du Mondial doit être utilisée pour attirer davantage d’enfants vers le football.
La Fédération pourrait lancer des programmes dans les écoles et les communautés, en partenariat avec les collectivités, les établissements scolaires et les académies.
Ces programmes pourraient distribuer du matériel, former des éducateurs, organiser des tournois et identifier de jeunes talents.
Le football ne doit pas être considéré uniquement comme une voie vers le professionnalisme. Il peut aussi contribuer à l’éducation, à la santé, à la discipline et à la cohésion sociale.
Améliorer le suivi médical et physique
Les internationaux arrivent en sélection avec des charges de travail différentes. Certains disputent des championnats très exigeants, tandis que d’autres jouent moins régulièrement.
La FHF devrait mettre en place un dossier médical et physique pour chaque joueur, afin de suivre les blessures, le temps de jeu, la fatigue et les besoins de récupération.
Une meilleure communication avec les clubs permettrait de réduire les risques de blessure et d’améliorer la préparation des rassemblements.
Une partie des ressources pourrait financer du matériel médical, des spécialistes et la formation du personnel.
Développer une stratégie commerciale durable
La visibilité du Mondial ne produit pas automatiquement des revenus à long terme.
La Fédération doit mettre en place une véritable stratégie commerciale : recherche de commanditaires, produits officiels, contenus numériques, partenariats avec des entreprises et campagnes destinées à la diaspora.
Tous les contrats et revenus devraient être intégrés à une comptabilité transparente.
La FHF devrait aussi mieux communiquer sur la gestion des billets, des accréditations et des invitations. Les règles devraient être publiées avant les grandes compétitions afin d’éviter les soupçons et les controverses.
Une communication tardive laisse trop facilement la place aux accusations.
Publier un plan chiffré sur quatre ans
Au-delà du rapport financier, la Fédération devrait publier un plan de développement couvrant les quatre prochaines années.
Ce plan pourrait annoncer des objectifs mesurables :
nombre d’entraîneurs à former;
nombre de rassemblements pour les jeunes;
clubs à accompagner;
terrains à réhabiliter;
compétitions féminines à organiser;
joueurs de la diaspora à suivre;
programmes scolaires à lancer;
rapports financiers à publier.
Chaque objectif devrait être accompagné d’un budget, d’une échéance et d’une institution responsable.
Les joueurs ayant participé au Mondial devraient également être consultés sur les conditions de déplacement, l’hébergement, le suivi médical, les équipements et l’organisation des rassemblements.
Leur expérience peut aider la Fédération à mieux comprendre les besoins réels de la sélection.
Conclusion
Après la fierté, l’obligation de bâtir
La participation d’Haïti à la Coupe du monde a procuré une immense fierté au peuple haïtien. Les joueurs et les membres du staff ont permis au pays de retrouver la plus grande scène du football mondial.
Mais cette réussite crée aussi des responsabilités.
La Fédération haïtienne de football devrait publier un rapport détaillé indiquant les revenus liés au Mondial, les dépenses engagées, les montants restant disponibles et les projets qui seront financés.
Elle devrait créer un Fonds Héritage Mondial 2026, soumis à un audit indépendant et à une publication régulière de ses activités.
Les priorités devraient être les sélections de jeunes, le championnat national, la formation des entraîneurs, le football féminin, la diaspora, la médecine sportive et les programmes scolaires.
Concernant les infrastructures, la responsabilité doit être partagée. L’État demeure principalement responsable des grands équipements publics. La FHF doit identifier les besoins, mobiliser les financements liés au football, superviser les normes et entretenir les installations qu’elle possède ou administre. Les municipalités et les clubs doivent également prendre en charge les terrains placés sous leur responsabilité.
Cette demande n’est pas une attaque contre la Fédération. Elle constitue un appel à la transparence, à la planification et à la responsabilité.
L’argent et la visibilité du Mondial ne doivent pas disparaître dans les dépenses quotidiennes. Ils doivent laisser au football haïtien des terrains fonctionnels, des entraîneurs mieux formés, des clubs mieux organisés et une nouvelle génération de Grenadiers.
Par Heraud Chery
